Bosque Ardora, la projection scénographique d’un monde intérieur

Bosque Ardora, la projection scénographique d’un monde intérieur

Bosque Ardora, la projection scénographique d’un monde intérieur

Une création de Rocío Molina

 

 

Seule femme au milieu d’hommes, chanteurs, musiciens et danseurs, Rocío Molina nous livre un spectacle on ne peut plus perturbant. Selon ses propres mots, ce serait pour elle une déception si le spectateur ne trouvait qu’une seule et facile interprétation.

Impossible. Rocío Molina rayonne et s’effondre tour à tour dans ce spectacle très dense qui mêle tous les médias : un court passage cinématographique au départ, un décor fourni qui prend la suite, des sons enregistrés, de la musique live…

Pourvue au départ d’un masque de renard, sa chorégraphie présente des accents prédateurs très saillants qui apportent une dimension hypnotique à son spectacle. Le public est subjugué, voire franchement mal à l’aise. Si l’aspect cathartique de ce spectacle est certain pour la danseuse, l’exhibition sur scène de ce monde intérieur, même s’il s’agit d’en alléger ses côtés destructeurs, ne peut que provoquer une certaine confusion chez le spectateur.

C’est le combat personnel de Rocío Molina avec la mort qui est ici dramatisé : mourir chaque jour pour faire éclater son art, sa danse, et elle-même en tant que personne. Les fins et les renaissances sont multiples – toujours violentes. On oscille ainsi entre construction de soi, développement personnel et invariable destruction de son nouvel être.

La condition humaine des danseurs est dépassée pour retourner à une primitivité touchant aux racines des rapports entre êtres vivants, et notamment à celles de l’amour, à mi-chemin entre soumission et domination. Le parti-pris esthétique du flamenco moderne ne fait que renforcer la sensualité animale des danseurs. Ce sont surtout des trios qui se succèdent, se présentant tour à tour comme des membres soudés d’une meute, ou comme des rivaux en plein affrontement.

La fin est fortement symbolique et constitue à la fois le parachèvement de son combat, et un retour à ses débuts : deux êtres identiques informes s’avancent, l’un prend une carabine, abat le deuxième d’une balle dans le dos. Noir. C’est une trahison, mais en même temps une possible libération pour le mort, sa mort à elle peut-être, finale ou alors le lieu d’une nouvelle renaissance, d’un art nouveau.

En conclusion, un avis très partagé : si les danseurs sont d’exception, impressionnants dans leur maîtrise et dans leur réalisation de ce spectacle, ce monde très (trop) personnel peut également laisser à sa porte les spectateurs qui n’ont pas toutes les clés pour le comprendre, y pénétrer, et – surtout – s’y attacher. Cette frustration de sens entraîne une frustration de danse, la réception s’établissant comme une perte.

Mais ce spectacle si étrange, voire étranger, dérange constamment. En cela, on ne peut nier sa réussite. Spectateurs acquis, conquis ou perdus, ils gardent en eux une résonance particulière de cette œuvre, que ce soit pour sa spectacularité seule ou pour en réinterroger le sens.

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