Les alliances paradoxales de Tony Cragg : un génie de rupture, par Manon Radosta.

Les alliances paradoxales de Tony Cragg : un génie de rupture, par Manon Radosta.

Si l’on vous dit « sculpteur britannique », à qui pensez-vous ? Désormais, je penserai à Tony Cragg. Vous vous souvenez peut-être de sa Lune bleue (1980), faite de fragments de plastique, mais ne vous y fiez pas. C’est une exposition monumentale, époustouflante et incomparable qui est actuellement présentée au Musée d’Art Moderne de Saint-Étienne.

Tony Cragg utilise certes des matériaux traditionnels comme le bois, le marbre, l’acier ou le bronze, mais il les subvertit en les utilisant pour représenter, pour signifier paradoxalement le mouvement, l’énergie dans sa plus pure expression.
Cette idée d’énergie semble véritablement consubstantielle à son art et à sa démarche.
Ses pièces en effet s’affranchissent des limites, de l’interprétation unique et de la saisie globale.
Elles explorent d’une part les méandres de l’inconscient humain, comme Pool qui semble un double duel de son auteur, complexe et que l’on ne peut que difficilement et partiellement saisir. Mais elles touchent également au principe de vie, I’m alive en étant la représentation par excellence car sa forme spermatozoïdale la personnifie dans son éternel renouvellement, au moyen de la procréation.
Toutefois, c’est fondamentalement la matière elle-même qui semble obséder le sculpteur : Must be en ce sens est particulièrement exemplaire car elle est un chef-d’œuvre d’harmonie, d’équilibre, de finesse et de subtilité : à chaque pas, c’est une nouvelle vision, une nouvelle forme, une nouvelle structure qui se révèle. Mouvante, cette œuvre ouvre le champ des possibles et représente la vie à l’état pur de la matière, foncièrement métamorphe et qui échappe à notre mortalité et à notre rationalité.
Une authentique apologie de la matière prend corps ici, dans la perfection de son infinie mise en forme : une matière à la base de tout mouvement, à la base de tout être, même (ou surtout ?) humain.
Flirtant avec la métaphysique, Tony Cragg réalise dans ses sculptures un véritable acte de foi en la vie ; il se présente ainsi avant tout comme le gardien et le révélateur de la vitalité de la matière et de ses infinies possibilités, un chaînon de la vie par son caractère d’être humain et artiste.
Au cœur des vides et des pleins, la fragmentation supplante tout dans ses oeuvres. Mais si l’alliance de parties discontinues implique un mouvement anarchique enchevêtrant ordre et désordre à la fois, un principe d’unification interne permet la formation d’un tout cohérent et complet (à l’échelle de chaque statue comme de son œuvre toute entière), tout en conservant, dans le détail, une infinité de formes indépendantes et d’axes rotatifs différents. Cette alliance paradoxale, c’est cela qui crée l’inattendu, la rupture, et le génie.

Ce sont des multitudes d’associations sensibles qui se forment sous les yeux de l’observateur, et une infinité dans son imagination. Non plus asphyxiées dans un cocon trop étroit, les sculptures sont sublimées par leur forme qui les révèle, qui souligne leur circularité étourdissante et synesthésique qui unit et épouse les contraires : le mouvement dans la fixité, la fluidité au travers de la solidité, l’infini au cœur du fini.

Sur la société

Fields of heaven, part 1

Cette œuvre semble être une représentation du système hiérarchique pyramidale de la société.
En effet, la base large est composée d’un assortiment hétéroclite d’objets comme des verres à pied, des vases, parfois debout, parfois couchés.
Ces derniers supportent plusieurs strates qui se rétrécissent au fur et à mesure que le regard s’élève.
La dernière strate, la plus haute, correspondrait ainsi à la sphère sociale des privilégiés : aucun vase massif, seulement des pièces plus petites, plus fines, plus travaillées peut-être, et qui s’élancent vers le ciel.

Le fourmillement d’objets en verre en tout genre représente également parfaitement la population d’une société dans la mesure où elle possède des caractéristiques globales similaires (tous les objets sont en verre, monochromes). Mais, dans le détail, elle est composée d’une multitude d’individus différents, nuancés, et qu’on ne peut différencier qu’en s’intéressant à eux, qu’en s’approchant au plus près et en concentrant notre attention sur un point particulier, et non plus sur le général. 

Tony Cragg

Fields of heaven, part 2

Cet amoncellement de jarres vides et opaques, tournées vers le bas, procure un sentiment étrange.
C’est son opacité d’abord qui nous intrigue, qui nous interroge, comme si ces jarres renfermaient des secrets, comme si elles avaient un contenu qu’elles dissimulent aux regards.
Des mensonges ? Ces jarres concrètement vides mais abstraitement pleines d’air, de vide justement, c’est à l’hypocrisie de la société, de l’humanité même, qu’elles semblent renvoyer. Les omissions, les dissimulations, les trahisons s’accumulent mais il existe toujours une possibilité de fuite : cette ouverture des jarres à leur base, leur côté plein tourné vers le haut correspondant à la face opaque exposée aux regards.
Il s’agit ainsi ici d’une véritable révélation de la bassesse humaine, la révélation de son côté hypocrite et dissimulateur.

Ces deux œuvres se rejoignent pour n’en former qu’une, intitulée « fields of heaven », que l’on pourrait interpréter comme une antiphrase ; il s’agit là de la représentation de l’héritage laissé par l’homme sur terre, cet homme abandonné sur terre depuis la mort de Dieu, pour paraphraser Nietzsche.
Ce que l’homme cultive, ce à quoi il excelle, c’est la séparation et la fragmentation.
L’homme est un hypocrite, au sens étymologique d’acteur, qui introduit de l’artifice où il n’y avait que du naturel, de la séparation là où il n’y avait que du même, de l’un.

Condensor

Marron, imposante, cette pièce plonge au premier abord son récepteur dans une intense perplexité.
Ce n’est qu’en tournant autour que les deux grosses masses au sol se révèlent pleinement : elles débordent, comme si la terre qu’elles semblent représenter était en fait pourrie.
Une germination en est possible, comme le prouvent les deux grandes tiges qui s’en élèvent, mais c’est une germination condamnée, destinée à faillir.
Avant leur complet développement, elles s’affaissent sur elles-mêmes, en spirale, et redescendent inexorablement vers les bas-fonds qui les ont produites dans une catabase infernale et pessimiste.
Le fait que cette pièce soit présente dans la même pièce que la précédente, en deux parties, ne semble pas anodin. En effet, par assimilation, cette terre peut métaphoriser la société, et, la germination, le peuple qui la constitue.
Et, si les bases de la société ne sont pas saines, alors c’est la société toute entière qui est, à terme, vouée à l’échec.

Tony Cragg

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Sur la vie

I’m alive

Imposante, cette œuvre représente paradoxalement la légèreté.
C’est une véritable union des contraires qui se dessine ici : le mouvement dans la fixité, la fluidité au travers de la solidité, l’infini au cœur du fini.
Cette sculpture personnifie la vie mais au sens le plus primitif du terme, comme en démontre sa forme spermatozoïdale.

Brillante, presque luisante, elle semble échapper au temps, glisser entre nos doigts de mortels.
Ce spermatozoïde idéal, au sens platonicien de modèle parfait de tous les spermatozoïdes sensibles, c’est ainsi la vie par excellence dans son éternel renouvellement, au moyen de la procréation.

Tony Cragg

Must be

Tout en harmonie, en équilibre, en finesse et en subtilité, cette pièce semble parfaite sous tous les angles.
C’est une véritable œuvre ouverte (Umberto Eco), au sens où les interprétations semblent infinies.
En effet, les œuvres de Tony Cragg ne pouvant réellement s’appréhender que de façon rotative, c’est, à chaque pas, une nouvelle vision, une nouvelle forme, une nouvelle structure qui se révèle.
Ce n’est qu’ainsi que la complexité de l’œuvre se dévoile et que s’ouvre le champ des possibles. L’œuvre, comme toutes les autres de cette salle, est mouvante. Elle représente la vie à l’état pur, mais celle de la matière cette fois, qui est fondamentalement métamorphe, au sens où on peut la considérer comme un être à part entière.
Cette énergie touche nos sens plus que notre raison, notamment par sa légèreté qui semble si irréelle, par son insaisissabilité structurelle si énigmatique.

C’est une véritable apologie de la matière qui prend corps ici, dans la perfection de son infinie mise en forme : une matière à la base de tout mouvement, à la base de tout être, même humain (on peut en effet discerner une forme humaine, en changeant de perspective, s’apprêtant à tourner sur elle-même).

Tony Cragg

Tony Cragg

Pool

Cet empilement vertigineux de fines couchent de bois se présente comme une forme humaine, un peu floue, en cours de formation.
La matière première est donnée, mais il faut encore lui donner sa forme définitive… ou non.
Ce serait ainsi l’extraordinaire complexité de l’être humain qui serait ici façonnée.

Il paraît alors significatif que Tony Cragg ait posé devant celle œuvre en particulier pour les photographes de l’exposition. Un double duel ?

Ce sont des multitudes d’associations sensibles qui se forment sous les yeux de l’observateur et une infinité dans son imagination, cette sculpture explorant les méandres de l’inconscient humain en un sens, et reflétant sa difficile appréhension.

Tony Cragg

False idol

Après la mort Dieu (Nietzsche), le risque est de se tourner vers les idoles.
Ces images que l’on investit de sacré ne sont en fait que des miroirs déformants et mensongers du divin, que l’on idolâtre pour ce qu’elles ne sont pas mais dont on a besoin.
Cette sculpture peut ainsi être une dénonciation de ce besoin de l’homme de se trouver un guide, même satanique, pour s’abstraire de sa finitude et de l’absence de sens de sa vie.
Cette œuvre n’est certes pas la plus belle de celles présentes dans cette salle, mais elle n’est pas dépourvue d’esthétique.
En effet, c’est une véritable esthétique de la laideur qui se dessine ici en ce sens qu’elle fascine l’observateur, irrépressiblement partagé entre attraction et répulsion.

Tortueuse mais trop lisse, sertie de bourrelets informes, la surface marron de cette œuvre semble être le revêtement d’une difformité interne qui s’agite et cherche à sortir au grand jour pour se révéler dans toute sa laideur et sa fausseté.
C’est ainsi l’être profond de toute chose qui est voué à surgir dans son apparence, comme si, dans une vision physiognomonique de l’être, la fausseté, s’étouffant elle-même, était condamnée en fin de compte à se manifester, asphyxiée pour ainsi dire dans le cocon trop étroit de son apparence fascinante.

Tony Cragg

Group

L’unité apparente de cette pièce se déconstruit au fur et à mesure de son observation.
Ce n’est qu’en prenant en compte l’ensemble de l’œuvre que son hétérogénéité se révèle.
Au cœur de ses vides et de ses pleins, c’est la fragmentation qui supplante le tout.
Mais si l’alliance de parties discontinues implique un mouvement anarchique enchevêtrant ordre et désordre à la fois, un principe d’unification interne permet à cette statue de former un tout cohérent et complet, tout en conservant, dans le détail, une infinité de formes indépendantes et d’axes rotatifs différents.
Cette alliance paradoxale, c’est cela qui crée l’inattendu, la rupture, le génie.

Tony Cragg

Lost in thought

L’utilisation du marbre semble particulièrement révélatrice, tout comme l’utilisation du bois ou du bronze l’était à leur manière.
Elle métaphorise ici un retour aux origines grecques et leurs sculptures monumentales et parfaites.
Cragg réalise ici une subversion des arts antiques, des colonnes grecques notamment, façonnant un marbre fragile, pourtant emblème traditionnelle de la dureté et de la solidité.

Sorte de gardienne du seuil (une sphynge ?), cette sculpture entre en écho spatial comme symbolique avec la sculpture qui lui fait face, Pool.
C’est alors Tony Cragg lui même qui effectue avec cette œuvre un retour aux sources et retrouve sa candeur, sa fragilité sous son masque accompli de dureté.

Il se retrouve et se protège, cette sculpture se dressant comme une entité hallucinatoire, protectrice à la fois de son être et de son œuvre.

Tony Cragg

Orb

Au centre de ces six sculptures, cette dernière œuvre semble faire le lien entre toutes.
Elle est capitale et métaphorise l’énergie à l’état pur.
Instable, mouvante, délicate et concentrée, cette orbe concentre les flux des autres pièces ; sa vitalité vient d’elles mais en même temps c’est elle qui leur donne leur unité et leur dynamisme.
Elle est leur point d’ancrage, leur axe de rotation, celle qui fait de toutes ces harmonies indépendantes et discordantes un tout cohérent, révélateur et génial.
Autour d’elle se dessine un cercle parfait, son reflet macroscopique qui l’englobe et l’entoure, comme l’imitant grandiosement dans son mouvement vital et vrai dans sa pureté et sa perfection.
C’est un authentique cycle de la vie qui est ici réalisé dans son éternel recommencement, ce tourbillon étourdissant et synesthésique en ouvrant les possibilités, les multiplicités, les infinités.

Tony Cragg

L’association de ces sept sculptures si différentes mais si proches, si semblables à la fois, n’est fortuite. En effet, chaque sculpture se répond : la fausseté de l’idole à la procréation nue, l’homme de bois au gardien de marbre, la perfection du mouvement vrai à l’imperfection de l’idole mensongère…, et sont comme reliées par cette sphère d’énergie qui à la fois se nourrit d’elles et les nourrit, éternel relais de leurs associations spatiales ou imaginaires.
Ces sept pièces sont sublimes, en ce sens qu’elles s’affranchissent des limites, de l’interprétation unique et de la saisie globale.
Ces œuvres interagissent entre elles, s’influencent, évoluent et même communiquent.

C’est un flux originel qui circule entre elles, Tony Cragg réalisant ici un véritable acte de foi en la vie. Il se présente ainsi comme le gardien et le révélateur de la vitalité de la matière et de ses infinies possibilités, un chaînon de la vie par son caractère d’être humain et artiste.

Manon Radosta

Née en 1992, Manon Radosta est actuellement étudiante en classe préparatoire littéraire au lycée Claude Fauriel de Saint-Étienne, après l’obtention d’un bac S avec mention.
Elle est passionnée d’art, pratique le violon et le piano depuis ses 7 ans, et adore la littérature, notamment la poésie et les romans du XIXe et XXe siècle.
De nombreux voyages à Paris, Madrid, New-York, Londres ou Prague l’ont initiée à la peinture et à l’architecture.
Elle est également une grande cinéphile et s’intéresse de près aux arts théâtraux, du côté des comédiens comme de celui des spectateurs.

Manon Radosta is born in 1992 and studies literature in Saint-Étienne in order to enter l’Ecole Normale Supérieure (ENS).
She loves art, plays violin and piano, and has a passion for literature, especially poetry and the novels of the 19th and the 20th century.
Many journeys in Paris, Madrid, New-York, London or Prague initiated her to painting and architecture.
She is also enthusiastic about cinema and is very interested in theatrical arts, both on the side of comedians and of spectators.

 

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Saison

Bandeau 2013 copie

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